Nous commençons la publication d’une étude de Laurent Bastard, ancien directeur du Musée du Compagnonnage de Tours, sur les compagnons et la Commune. Cet article reprend le texte de la conférence qu’il a donnée lors de la visite de notre association, au cours de son voyage à Tours, le 5 octobre 2019 (La Commune n°80). La seconde partie sera publiée dans le prochain numéro.

Le compagnonnage est un terme générique qui recouvre en réalité une grande diversité d’associations, de métiers et encore plus d’individus. C’est une institution ancienne, apparue à la fin du Moyen Âge, dans un but d’assistance mutuelle (c’est l’ancêtre des sociétés de secours mutuels), de défense des intérêts ouvriers (c’est l’ancêtre des syndicats), de perfectionnement professionnel (par le voyage ou tour de France, l’étude) et de perfectionnement moral.

Ses membres sont admis sur des critères professionnels et moraux. Jeunes, ayant achevé leur apprentissage, ils sont intégrés au cours d’une cérémonie à caractère initiatique (la réception), comprenant des épreuves et un serment. Chaque compagnon adopte un surnom rappelant sa province natale et une qualité.

En 1871, le compagnonnage comprend encore une trentaine de métiers différents, dans le bâtiment, les métiers du cuir, la boulangerie, la métallurgie, le textile. Leur nombre n’est pas connu (un millier peut-être). Ils se répartissent en deux grands groupes souvent en rivalité : les Compagnons du Devoir, les plus nombreux en nombre et en métiers, et les Compagnons du Devoir de Liberté.

À l’époque de la Commune, le compagnonnage amorce un déclin numérique et est délaissé d’une partie des jeunes ouvriers, qui se tournent vers les sociétés de secours mutuel et les premières chambres syndicales, ou les sociétés de résistance.

Il présente aussi un autre caractère qui va avoir son importance : à l’inverse du compagnonnage de la première moitié du XIXe siècle, qui n’était composé et administré que par des jeunes gens, le temps de leur tour de France, le compagnonnage de la seconde moitié du XIXe siècle est composé de jeunes gens salariés, qui forment « l’activité », et de compagnons plus âgés, sédentaires, parfois établis à leur compte, les « anciens ». C’est donc une société mixte de jeunes et d’anciens, de salariés et de patrons.

Dernière remarque : c’est au cours du XIXe siècle que d’assez nombreux compagnons, une fois leur tour de France achevé, intègrent des loges maçonniques. Ils y retrouvent la fraternité entre membres et un rituel initiatique, qui n’est pas sans analogie avec ce qui existe au sein du compagnonnage.

Tout cela permet de comprendre, mais aussi de relativiser, l’implication des compagnons, tout comme des francs-maçons, d’ailleurs, durant la Commune.

 

LA FÉDÉRATION DES FRANCS-MAÇONS ET DES COMPAGNONS (30 AVRIL 1871)

L’épisode le plus connu est celui du cortège formé dans Paris le 29 avril par environ 10 000 francs-maçons qui plantèrent leurs 62 bannières sur les barricades et envoyèrent deux des leurs en députation auprès de Thiers pour parlementer, en vain.

Suivit la création de la « Fédération des francs-maçons et des compagnons », le 30 avril 1871. Elle est co-présidée par le franc-maçon Louis Thirifocq et d’autres maçons et compagnons. Elle fit imprimer un manifeste où l’on pouvait lire que « les francs-maçons et les compagnons sortent les uns et les autres de leurs sanctuaires mystérieux, tenant de la main gauche la branche d’olivier, symbole de paix, et de la main droite le glaive de la revendication ».

Carte de la Fédération des francs-maçons et compagnons, 1871Un autre appel, du 5 mai, est signé de 34 francs-maçons et de 14 compagnons. La plupart de ces derniers n’ont pu être identifiés précisément, leur prénom n’étant pas mentionné. Chaque patronyme est suivi d’un « nom de compagnon », ou surnom. On relève avec certitude un tonnelier (Chabanne, Nivernais Noble Cœur), un sabotier (Thévenin, Nivernais l’Ami du Tour de France), un cordonnier-bottier (Dumuis, Gâtinais le Protecteur du Devoir), deux charpentiers Gillard, Angevin l’Ami des Arts, et Cabanié, Carcassonne l’Ami des Arts), un menuisier (Laurris ou Lauriol, Carcassonne), un tailleur de pierre (Francœur de Marcilly), deux chapeliers (La Liberté le Nantais, et Larrat, La Vertu l’Agenais) et peut-être un maréchal-ferrant (Lyonnais le Flambeau du Devoir). Ces noms sont ceux cités à la suite du manifeste reproduit dans l’Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871, p. 536 (1872).

Certains de ces compagnons sont connus à divers titres. Bernard Cabanié, Carcassonne l’Ami des Arts, était un compagnon charpentier du Devoir né dans l’Aude en 1810. Établi comme entrepreneur de charpente, il était aussi professeur de géométrie et de mathématiques à l’attention des compagnons et il publia en 1853 un important traité intitulé Charpente générale théorique et pratique, qui connut plusieurs éditions. Il décéda à Paris en octobre 1879.

Le compagnon tonnelier-foudrier du Devoir de Liberté Henri Chabanne, Nivernais Noble Cœur, était né à Pouilly-sur-Loire en 1828. Dans les années 1850, il s’engagea contre le Second Empire au sein de la société secrète républicaine La Marianne, ce qui lui vaut, en 1855, d’être condamné à la déportation en Guyane, d’où il s’évada. A l’époque où il signe le manifeste à Paris, il est âgé de 43 ans. Condamné à mort, il réussit à s’enfuir.

 

DES COMPAGNONS FAVORABLES À LA COMMUNE

Agricol Perdiguier (1805-1875)On ne s’étendra pas sur Napoléon Gaillard, Nîmois le Loyal, compagnon cordonnier-bottier du Devoir, né à Nîmes en 1815, sa biographie ayant déjà été publiée dans ce bulletin, la dernière en date par Raymond Huard dans le n° 79. Il est connu comme inventeur d’un modèle de semelle imperméable en gutta-percha mais aussi comme engagé dans les rangs des communards en 1871. Nommé colonel le 12 avril, il est chargé d’organiser les barricades des I er et XXe arrondissements. Il échappe à la répression en s’enfuyant en Suisse, puis rentre à Paris en 1880. Il vit pauvrement de son métier jusqu’à sa mort en 1900.

Il y eut d’autres compagnons impliqués dans les évènements de la Commune, connus par d’autres sources. Il faut d’abord citer le nom du compagnon charpentier du Devoir de Liberté Jules Fruneau, Nantais le Pucelage de Nantes (ce surnom signifie qu’il a été le premier compagnon reçu dans la nouvelle chambre fondée à Nantes vers 1850). Né en 1827 à Puceul, en Loire-Atlantique, militant républicain et socialiste, membre de l’Association Internationale des Travailleurs, il est âgé de 43 ans en 1871. Le 6 janvier, il est l’un des signataires de l’Affiche rouge. Le 26 mars 1871, il est élu membre de la Commune dans le XII e arrondissement, mais démissionne quelques jours plus tard, tout en restant membre de la commission municipale. Il se réfugie à Genève et est condamné par contumace le 5 août 1873 à la déportation en enceinte fortifiée.

Un autre compagnon, nommé Théodore Launai, était couvreur et connu sous le nom de Nantais la Sagesse. Né en 1841 à Nantes, il était à Paris dans les années 1860. En 1882, à la fin d’un article qu’il fit publier dans le journal La Fédération Compagnonnique, il signait : « LAUNAY. Ex-membre du comité central républicain sous le siège de Paris, élu du XI e arrondissement ; ex-membre de la délégation des compagnons et francs-maçons sous la Commune de Paris, nommé par le XI e arrondissement ; ex-lieutenant de la 4e compagnie des éclaireurs de Flourens sous le siège ; membre de la Fédération des Devoirs réunis, 11, rue Popincourt, à Paris ». Il ne semble pas avoir été inquiété après 1871.

 

TROIS AUTRES ENCORE…

Alexis Chaussepied était un compagnon boulanger du Devoir, né en 1820 à Mouliherne (49). Il avait été reçu compagnon du Devoir à Angers en 1841 sous le nom d’Angevin le Vengeur du Devoir, puis s’était fixé à Paris. Durant la Commune, il est garde dans une compagnie du 223e bataillon. Il est alors âgé de 51 ans. Le 18 mai 1871, à Belleville, il se rend aux Versaillais. Il est condamné le 9 avril 1872 à la déportation à l’Ile des Pins, en Nouvelle-Calédonie. Il y reste 5 ans, puis rentre en juin 1879.

Son frère en Devoir Louis Chéramy connaît un destin moins heureux. Né en 1828 à Arville (41), il a été reçu compagnon boulanger du Devoir à Orléans à la Toussaint 1850, sous le nom de Vendôme le Décidé. Il a 43 ans lorsqu’il s’engage dans la Commune. Fait prisonnier, il est condamné le 18 avril 1872 à la déportation sur l’Ile des Pins, en Nouvelle-Calédonie. Il meurt le 17 octobre 1875 au cours d’un « chahutage » (une rixe), avec un autre détenu.

Un dernier compagnon boulanger participa aux réformes de la Commune : Constant Boutin, dit Saumur Plein d’Honneur. Ce compagnon boulanger du Devoir est né à Chinon en 1827 et a été reçu en 1845. En avril 1871, avec trois autres délégués des ouvriers boulangers de Paris, il adresse une pétition aux représentants de la Commune pour faire abolir le travail de nuit et abolir les bureaux de placements. La Commune donna une suite favorable à ces revendications dès le 23 avril. Constant Boutin ne semble pas avoir été inquiété et on le retrouve toujours actif à Paris dès 1873, engagé contre les placeurs qui ont été rétablis. Il décède à Paris en 1890.

 

LE SOUVENIR DES JOURS SANGLANTS

Manifestation des Francs-maçons sous la Commune de Paris le 29 avril 1871Le souvenir de la répression a été transmis à des compagnons de passage à Paris plusieurs années plus tard, et ils l’ont consigné dans leurs Mémoires, tels ceux du compagnon charpentier du Devoir de Liberté Joseph Voisin, Angoumois l’Ami du Trait (1858-1940), passé à Paris en 1876, ou du compagnon charpentier du Devoir Jean Bouas, Saint-Lys la Fidélité (1875-1963), passé à Paris en 1894- 1896. Voisin écrit notamment : « J’ai rencontré des compagnons qui m’ont décrit les misères qu’ils avaient eues pendant la Commune de 1871 ; à partir du 18 mars les Versaillais ont massacré les compagnons ; les cheveux m’en ont dressé tout droit sur la tête et de ce jour j’étais communiste. Les Tuileries fumaient encore et j’ai toujours en souvenir les atrocités que nos frères de Paris ont endurées. »

LAURENT BASTARD

Prochain article : « Des compagnons hostiles à la Commune »