On peut être un grand historien et ne pas bien comprendre ce qui se passe en son siècle. Ainsi de Michelet et de la Commune. « On ne dispose pas, note Jean-Claude Caron (1), de lettres de Michelet produites sur le moment même (…) ». Michelet s’exprime dans l’après-coup : sans réelle surprise, il fustige les barbares payés par Bismark, évoque « le monstre social que nous portons en nous ».

Jules Michelet (1798-1874) photographié par Nadar, vers 1855-1856Plus vindicatif encore, il se laisse aller – chose rare – à des propos xénophobes : Paris est devenu un « ramassis hétérogène et discordant », un « capharnaüm d’étrangers ».

Dans ses carnets il affirme : « Victor Hugo écrit et pense bien plus avec son sexe qu’avec son cerveau » (2).

Peut-être ; après – ou avant – le Hugo « bête », voilà (pour le condamner) le Hugo sexuel (ce qu’il ne nierait pas). Mais Hugo, lui, ironique, notait dans ses papiers : « J’ai tâché d’avoir la réputation d’être bête et je crois que j’y ai réussi » (3). Est-ce une remarque de quelqu’un de « bête » ?

Hugo a des principes et s’y tient. Il lutte, par exemple, inlassablement, contre la peine de mort : « Je me décide à écrire à l’Empereur d’Autriche que la peine de mort, pour tout homme civilisé, est abolie » (21 décembre 1882). L’Empereur d’Autriche n’était sans doute pas « civilisé » : il ne tint pas compte de la lettre.

Portrait de Victor Hugo (1802-1885) par Léon Bonnat.Aujourd’hui Hugo s’adresserait de la sorte à Bush – sans plus de succès évidemment.

Mais Hugo ne se contente pas de lettres inutiles. Il va voir Thiers, qu’il n’aime pas : « Je l’ai engagé à ne laisser exécuter aucun condamné ». Il s’agissait, bien sûr, des Communards. Thiers se contente de cette remarque mielleuse rapportée sans commentaire : « Je ne suis qu’un pauvre diable de dictateur en habit noir » (1er octobre 1871).

Hugo ne se décourage pas : « Je lui ai passionnément conseillé l’amnistie » (4-11-71). Déjà ! a dû penser le triste personnage. Pour toute réponse, le journal « Le Rappel » est supprimé pour deux articles (…). L’arrêté est signé Thiers » (25 novembre 1871).

Quant aux exécutions : « Rossel a voulu commander le feu. On le lui a refusé. Il s’est laissé bander les yeux – Voilà la peine de mort politique rétablie. Crime » (28 novembre 1871).

Crime. Le mot est sans équivoque.

Deux jours après : « Gaston Crémieux (…) beau et intelligent jeune homme de trente ans (…). On vient de le fusiller à Marseille » (30 novembre 1871).

Gravure « Le Monde Illustré » du 4 avril 1871 : Les habitants du quartier de la Roquette brulant la guillotine place Voltaire

Pourtant, Hugo insiste, revoit Thiers, lui arrache la promesse d’envoyer Rochefort aux Iles Marguerites plutôt qu’en Nouvelle-Calédonie. Thiers n’ose renier sa parole, mais, lui parti, le nouveau pouvoir s’empresse d’expédier le révolté aux antipodes : « Réponse de M. de Broglie au sujet de Rochefort. C’est une fin de non-recevoir » (11 août 1873). Plus tard, il notera : « Rochefort s’est évadé. Avec Jourde et Paschal Grousset (…). Bonne nouvelle » (30 mars1874)

En attendant il maintient ses opinions : « Le duc d’Aumale (…) m’a demandé ce que je pensais du 18 mars. Je lui ai répondu que c’est l’Assemblée qui l’a fait (…) L’Assemblée a commis le crime de provoquer Paris » (15 décembre 1871). Le crime.

Le mot juste, toujours.

Quant au pouvoir : « Bazaine (…) a livré Metz et l’on va fusiller Rossel ».

Mac-Mahon, vaincu et fait prisonnier à Sedan avec Napoléon III, règne désormais. Ses actes ? « Mac-Mahon absout Bazaine. Sedan lave Metz. L’idiot protège le traître » (13 décembre 1873)

Vraiment, la bêtise d’Hugo est incommensurable.

 

Joseph Siquier

(1) Dans le « Revue d’histoire du XIXe siècle », n°22, 2001, p.179.

(2) Id. p.180.

(3) « Œuvres politiques …», J.J. Laurent, p.1473 et suivantes.