L'aide aux victimes de la répression versaillaise se présenta sous différentes formes. Parmi les proscrits se constituèrent des sociétés de secours et de sauvetage pour assurer la subsistance aux plus démunis.


En Suisse se forma « la Société des proscrits républicains, l'Egalité », dont chaque adhérent versait une cotisation mensuelle de 1 Fr 50. « La Marmite sociale » fondée sur le plan de « la Marmite » de Varlin (1), siégeait dans un pauvre et vaste local situé au fond d'une cour, au deuxième étage, 28, rue des Allemands à Genève. Le comité d'administration comprenait Arthur Arnould et Razoua. « Le Cercle des Proscrits français » la Solidarité qui fit suite à « l'Egalité » se tenait rue Berger-aux-Grottes (2)
À Bruxelles, les proscrits élaborent les statuts d'une « caisse de prêt mutuel et de solidarité » la cotisation mensuelle est de 1 Fr. Au profit de son œuvre de solidarité, la caisse organise des concerts dans la salle du Cygne, sur la grand’place, avec un droit d'entrée de 0,25 Fr produisant à chaque séance de 200 à 300 Fr de bénéfice (3).
En Angleterre, « la Société des Réfugiés de la Commune » accomplit également une mission de secours. La commission administrative est composée d'A. Arnaud, Bertin, L. Moreau, et la commission de contrôle de Bertin, Garnier et H. Mortier (4).

Rapport de la commission lu à Londres le 27 mars 1879 de la Tombola au profit des condamnés de la Commune en Nouvelle-Calédonie

En juin 1874, cette société décide d'ouvrir une souscription permanente pour les déportés de la Nouvelle-Calédonie.
Les fonds étaient centralisés à Londres entre les mains des membres d'une commission où l'on relève les noms des citoyens Guillain, Lohay, Ranvier, Rousselin, et Sevin. Lefrançais déclare que tout manque aux condamnés : abris, linge, vêtements, couvertures, tabac, livres, outils. Tous les envois peuvent être adressés au secrétaire Lohay, 24, Broad Street, Golden Square, à Londres, qui accusera réception. (5)

En mars 1877, sous l'égide de la société se déroule une soirée concert suivie de tombola. La commission est ainsi constituée : Boutant, L. Chalain (ex-membre de la Commune), Lassasie, Leduc, Poutrel. Lots et billets chez les citoyens : V. Richard, A. Combault, G. Ranvier (ex-membre de la Commune), A. Theisz (ex-membre de la Commune), Boursier (ex-membre du Comité central), H. Andresz.

La souscription permanente avait recueilli en 1874 3.000 frs, celle de 1875 ne rapporta que 1.000 frs, aussi, le 17 juin 1876, à la réunion générale des souscripteurs, une nouvelle commission fut nommée dont J.-B. Clément était secrétaire, Dardelle, trésorier receveur, J. Joffrin, L. Landrin, secrétaires correspondants, E. Maujean, trésorier général. (6)
Cette commission était encore modifiée en avril 1877. J. Joffrin, C. Langevin, L. Landrin étaient secrétaires ainsi que P. Vichard, E. Maujean, trésorier. Le 7 août 1877, le citoyen Bologne fit une importante donation à la souscription. Le banquet du 18 mars 1877 à Londres avait rapporté 2 L 2 sh. 5 D. pour la Nouvelle-Calédonie.

Dans une réunion tenue à Londres le 6 avril 1877, les réfugiés de la Commune de Paris avaient décidé de la création d'une tombola au profit des condamnés politiques de Nouvelle-Calédonie.
Commission Andresz, Combault (secrétaire—correspondant), F. Kaufman, E. Kleinman, L. Landrin, F. Lassasie, A. Leduc, E. Poutrel, F. Privé, V. Richard (trésorier), E. Sevin, A. Theisz (secrétaire-correspondant).
Les lots étaient reçus jusqu'au 1er juin. Soixante mille billets à 1 Fr furent émis.
L’annonce de la tombola fut insérée dans plusieurs journaux français et étrangers. Deux mille lots furent collectés représentant une valeur de 25.000 Fr or. Les billets furent vendus dans le monde entier (7).
Pour la souscription permanente, la solidarité ne faiblit pas. Le dimanche 20 janvier 1878, se sont réunis 183 convives au banquet du journal l'Égalité de Jules Guesde. Au dessert, une quête dont le produit s'élevait à 135 frs a été partagée par moitié entre les condamnés de la Commune de Paris et la propagande socialiste.
Le comité de la souscription permanente enverra une très belle lettre de remerciements au journal l'Égalité (8).
Journal républicain socialiste du 27 janvier 1878

Dans son numéro du 27 janvier 1878, l'Égalité indique que le tirage de la tombola organisée à Londres au profit des condamnés politiques à la Nouvelle-Calédonie aura lieu le mardi 16 avril 1878, à une heure de l'après-midi, dans Princess' Concert Room, Coopérative lnstitute 55, Castle Street, Oxford Street.
La liste des numéros gagnants se- ra publiée dans le Daily Telegraph du 23 avril. Tous les numéros non sortis donnent droit à un dessin, souvenir de la tombola, composé spécialement par un de nos meilleurs artistes.
Reproduction d’estampe qui était un lot de consolation : Souvenirs de la tombola organisée à Londres au profit des condamnés de la Commune en Nouvelle-Calédonie. 1877-1878

Un rapport de police provenant de Londres, daté du 18 avril 1878 annonce non sans perfidie : « La tombola est enfin tirée. La liste paraîtra à Londres le 27 avril 1878. Avec 25.000 frs de lots, ils n'ont pas eu plus de 10.000 F. de rentrées » (9).
En réalité, on peut dire que malgré les pressions, les menaces et les entraves, la solidarité ouvrière s'est exercée au maximum dans des conditions particulièrement défavorables.

Louis Greppo (1810 - 1888), vers 1880, photographié par NadarIl existe une autre forme de solidarité dont on a moins parlé: le secours aux familles des détenus politiques. Ce fut principalement l'œuvre de Jean-Louis Greppo (10), qui en fonda le comité le 20 novembre 1871.
La police suit attentivement ses activités, comme en témoigne cet extrait d'un rapport du service des garnis.

Paris, le 15 février 1872
Cabinet du Préfet de Police
Le nommé Greppo fait partie du Comité central de secours aux familles des détenus politique et est encore chargé de recevoir toutes les pétitions.
Les souscriptions en faveur des familles des détenus politiques ont lieu dans le 4ème arrt, chez M. Greppo, député, impasse Béarn N° 5, près de la place des Vosges. (En réalité l'impasse de Béarn est dans le 3e arrt).

 

À Versailles, on s’intéresse également aux agissements de Greppo.

Ministère de l'intérieur

Direction de la Sûreté générale 1er Bureau
Versailles, le 20 mars1872
Mr le Préfet,
M. Greppo a dû demander l'autorisation d'annoncer des conférences littéraires ou des concerts au profit des famille des détenus et des veuves et orphelins de l'insurrection de mars.
Je vous prie de vouloir bien me faire connaître la suite qui a paru devoir être réservée à cette demande.
Recevez, Mr le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
Pour le Ministre
Le Sous-secrétaire d'Etat

Le préfet de police répond le 26 mars qu'il verrait « de sérieux inconvénients à ce que l'autorisation qu'il (Greppo) a l'intention de solliciter lui fût accordée ».
Cette déconvenue ne décourage pas Greppo qui poursuit son effort. « La Société de secours pour les familles de détenus politiques » a maintenant son siège rue des Fontaines du Temple (Paris 3e). Le comité reçoit tous les lundis et mardis de 9 à 11 h. et de 1 h à 4 heures.
Tous les dons en argent et en nature sont acceptés. Le président est Greppo et le secrétaire Mathé (11).
Dans « Paris-Journal » du 15 avril 1872, on apprend que le comité dont le Président est Greppo a enjoint aux députés de l'extrême gauche de verser la moitié de leur indemnité parlementaire pour la souscription.
Il ne semble pas que cette injonction ait été suivie d'effets probants. Cependant les dons pour la souscription commencent à affluer. Victor Hugo, souvent sollicité par Greppo, ne refuse jamais sa participation (12).

Même à l'étranger, la solidarité s'organise. En 1873, un bienfaiteur américain remet 500 F. et un comité américain 114 F. Schoelcher mentionne également dans « Le Rappel » du 7 février 1874 qu'une collecte faite en Amérique a. rapporté 500 F.
Un agent de la préfecture envoyé à Londres signale, le 15 octobre 1874, que plusieurs listes de souscription en faveur des déportés de Nouvelle-Calédonie doivent être expédiées à M. Greppo.
Les relations postales entre l'Angleterre, la Suisse et Greppo font l'objet d'une surveillance sévère de la police, qui ouvre les correspondances.
En 1875, les rentrées sont moins importantes et un rapport du 21 août 1875 adressé au cabinet du préfet de police relate que le sieur Mathey (Mathé) qui demeure boulevard Voltaire, n° 7, déclare que le comité de secours aux familles des détenus politiques, dont le siège était situé
rue des Fontaines-du-Temple, n° 13, n'existe plus mais que ses comptes ne sont pas encore liquides. « Si le Comité n'a plus de siège réel, c'est parce que les sommes que l'on recueille sont trop faibles et ne suffisent pas à payer les frais généraux ».
Information fausse, la police prend ses désirs pour des réalités. Elle est d'ailleurs obligée de constater que Mathey (Mathé) et Greppo continuent à recevoir des offrandes mais en même temps elle tente de faire naître la suspicion sur la gestion du comité « Mathey (Mathé) n'a rien encaissé depuis plus de six semaines mais il est certain que M. Greppo a reçu des sommes dont il doit ignorer le montant ».
Gravure de 1871 : Les communeux à Londres. - L'imprimerie du "Qui vive"

Les manifestations de solidarité se poursuivent en dépit des insinuations policières. Dans « Le Rappel » du 14 avril 1876, on signale qu'au cours d'un banquet offert par les électeurs du 12e arrt (Greppo a été élu député radical du 12e arrt en février 1876) 63,50 F ont été remis pour les familles de détenus politiques.
Le 18 juin 1876, les réfugiés français de Londres ont fait une collecte en faveur des déportés à la Nouvelle-Calédonie. On assure que c'est Mme Edmond Adam qui, avec l'aide de M. Greppo, député, fera les achats de vêtements destinés aux déportés.
À l'occasion d'un banquet offert à M. Brisson (13), député du 10e arrt, le député Greppo a demandé qu'une quête soit faite en faveur des familles de détenus politiques, elle a produit 93 f 70. D'après un rapport de police du 11 août 1876, M. Greppo est chargé de répartir les sommes provenant des quêtes.
Le 22 septembre 1876, lors d'un banquet organisé à l'occasion du 20 septembre 1792 (anniversaire de la victoire de Valmy], au restaurant des Mille Colonnes, 20, rue de la Gaieté, Greppo demande qu'une collecte soit faite pour les familles de déportés, elle rapporte 126 f 45. Au banquet démocratique du 8 octobre 1876, on recueille 109 frs.
Selon la police, de nouveaux signes de discorde entre le président et son secrétaire font l'objet du rapport du 7 février 1877. « M. Greppo se trouvant en complet désaccord avec le comité chargé de recueillir les fonds pour les détenus politiques, c'est M. Mathé, conseiller municipal, qui sera chargé de surveiller les distributions. Celles-ci se feront par l'intermédiaire de Mme Mathé ».
Même son de cloche dans le rapport du 8 février 1877. « Dans les cercles radicaux, on est mécontent de Greppo et de la manière dont il a distribué jusqu'à ce jour les fonds destinés aux détenus politiques ».
Le 10 février 1877, on signale que la commission des souscriptions de Londres est en discussion avec Greppo afin qu'il réserve une part des sommes souscrites aux 3.000 détenus de la Nouvelle-Calédonie. Greppo s'y refuse puisque les sommes collectées sont uniquement destinées aux familles de déportés (14).
Le rapport du 4 août 1877 se fait l'écho de quelques ragots : une femme qui recevait des subsides de Greppo, trouvant la somme insuffisante, l'a traité de « vieille canaille ». Greppo se montre découragé, les souscriptions ne produisant plus assez.
Les comptes de la société de secours sont publiés dans « La République française » du 16 janvier 1878. Le montant des souscriptions au 31 décembre 1877 atteint la somme de 272.613 f 85. Plus de 3.000 familles ont été secourues et 598 ont encore besoin d'aide. Des remerciements sont adressés à MM. Bologne de Pise et Ferrari ainsi qu'au conseil municipal de Paris.
Les souscriptions continuent à être reçues chez Greppo, Président, 5, impasse de Béarn et chez Mathé, secrétaire, 7, boulevard Voltaire.
Greppo poursuit sa campagne de souscription à chaque manifestation républicaine : le 24 février 1878, au banquet en l'honneur du 24 février 1848 tenue au restaurant des Mille Colonnes.
165 f 20 sont collectés le 10 mars 1878 à la salle Lévis. Pour le centenaire de Voltaire, au théâtre de la Gaieté, le 30 mai 1878 un appel est lancé à la générosité de l'assistance.
« La Marseillaise » du 6 juillet 1878 fait état d'une quête dans le quartier de l’Hôpital St-Louis ayant rapporté 274 frs.
Au banquet offert à Deschanel (15), le 17 octobre 1878, Greppo harangue le public et obtient 156 f 45.
Une autre quête fructueuse est organisée pendant le banquet de la Chambre Syndicale des Débitants de Vins, le 23 janvier 1879. (Greppo a été commerçant en vins à Bercy).
Le 7 septembre 1879, Greppo et Louis Blanc président une fête pour les amnistiés à la mairie du 19e arrt.
Jacques, Edouard-Louis-Auguste (1828-1900) Maire du 14e arrt. (photo : Marius  — Conseil municipal de Paris)

L'initiative de Greppo sera reprise par Édouard Jacques (16), conseiller municipal de Plaisance, qui demandera au préfet de police l'autorisation de donner, le 28 septembre 1879, dans le Parc Montsouris, une fête au profit de l'œuvre du Comité d'assistance aux Amnistiés de la Commune. La fête se déroula avec un grand succès, conformément au programme exposé ci-après (17) :

République Française
Grande Fête de Jour de midi à 7 heures
Donnée par le Comité du XIVe Arrt

AU PROFIT DES AMNISTIES

Dans le Parc de Montsouris
Le dimanche 28 septembre 1879

sous le patronage de
VICTOR HUGO et LOUIS BLANC

CONCERTS
pendant la durée de la Fête par plusieurs sociétés chorales et musicales
Jeu - Course en sacs pour les jeunes gens - Un prix
Enlèvement de ballons grotesques
Jeu - Les Ciseaux pour les jeunes filles - Un prix
Exercices de Gymnastique par une Société dirigée par M. Christmann
Jeux - Le Meunier et le Chardonnier pour les jeunes gens - Un prix
Tirage d'une grande tombola

GRANDE RETRAITE
à 7 heures du soir par toutes les musiques réunies, une compagnie de trompes de chasse prêtera son
concours - Chevaux de bois, marchands forains, etc.
Buvettes dans le parc.
Entrée : 50 centimes
Billets de tombola 0,25 cent.

On trouve des billets pour la tombola à la Mairie le soir de 7 h 1/2 à 9 h 1/2
au Cercle Républicain, 98, avenue du Maine; à la Bibliothèque Populaire
du XIVe arrondissement, rue Ducouédic, 34, et chez les principaux commerçants du quartier.

Paris, imprimerie L. BLIAUX, 45 avenue d'0rléans - Paris
ANCELLE afficheur, passage Didot, 30 bis.

Le lendemain 29 septembre à 11 heures, Greppo assiste à l'arrivée des amnistiés à la gare Montparnasse.
Il sera également présent pour le retour des rapatriés de « la Creuse », le 6 avril 1880.
« L’Intransigeant » du 8 octobre 1880 et « Le Rappel » du 9 octobre 1880 publieront les comptes définitifs des sommes distribuées aux familles depuis la date de fondation de la société de secours en novembre 1871.


Les secours ont été distribués à plus de 3.000 familles. À l'arrêt des comptes, le nombre se trouve réduit à 150.



Plus de 3000 familles auraient donc été assistées. Ce chiffre correspond approximativement au nombre des déportés, puisque selon Jacques Rougerie (18), 4.586 inculpés ont été condamnés au bagne et 3.237 réellement déportés d'après le rapport Appert. L'évaluation est confirmée par la lettre de la Commission de la Souscription permanente de Londres (voir note 14), qui fait état de 3.000 détenus politiques en Nouvelle-Calédonie.
À l'examen de la liste de la Société de Secours, on constate que ce sont les sommes distribuées respectivement dans les 18e, 20e, 13e, 11e, et 17e arrondissements qui sont les plus importantes.

Arrivée du premier convoi de rapatriement de communards déportés amnistiés, en gare d’Orléans le 3 septembre 1879 ; Le Monde Illustré, journal hebdomadaire, Paris, 1879-09-13, 23e année, n° 1172, p. 165, dessin de D. Vierge ; gravure. (source Gallica, Bibliothèque nationale de France)

Le 11e et le 18e sont, à l'époque, les plus peuplés de Paris et la concentration ouvrière y est considérable comme dans tous les quartiers du Nord et de l'Est de Paris. Les résultats obtenus aux élections de la Commune y sont aussi parmi les plus favorables.
En revanche, le 13e arrt, dont la population est beaucoup moins forte que celle du 5e, a reçu un secours dont le montant est double de celui affecté au quartier Latin. Faut-il voir dans cette contradiction un effet de la paupérisation particulière du 13e arrt ? Du côté de Gentilly, le long de la Bièvre, vivent un certain nombre de marginaux et de chiffonniers mais relativement peu d'ouvriers.
On s'explique mal également que les sommes réparties dans le 19e et le 10e arrt ne correspondent pas à la densité de la population ouvrière de ces quartiers (le 19e avec 113.000 habitants, a touché deux fois moins de secours que le 14e avec 65.506 habitants).
Quels sont donc les critères qui ont présidé à cette répartition ?
Si l'on tient compte du fait que beaucoup de fédérés se sont battus dans leur propre quartier, on peut alors supposer que le nombre des prisonniers par arrondissement (et par voie de conséquence celui des déportés) doit être évalué en fonction de l'intensité des combats, de l'encerclement plus ou moins rapide des points névralgiques et de l'ampleur des exécutions sommaires.
Le rapport Appert (tableau III) qui détaille bataillon par bataillon et, du 21 au 28 mai, jour par jour, le nombre des arrestations pourrait également donner quelques indications, encore devrait-il être corrigé par le nombre des inculpations effectuées sur dénonciations après les combats. Et, il est évident que les délations furent plus considérables dans les quartiers bourgeois.
Cela dit, que faut-il penser du rôle exact de Greppo et de son action au sens du comité de secours aux familles de déportés ?
Dans « Le Citoyen » du 12 août 1881, Greppo est classé dans le camp des opportunistes : « Malgré ses antécédents assez honnêtes, n'a pas hésité à passer avec armes et bagages sous la domination gambettiste ».
Ernest Vaughan est encore plus catégorique : « Le transfuge du prolétariat, le rénovateur d'antan avait trouvé sa voie de législateur honnête et modéré, allié des conservateurs bourgeois, traître au peuple qui avait eu confiance en lui, et prêt à toutes les complaisances pour conserver les faveurs administratives ».
Il faut néanmoins reconnaître que Greppo fit de nombreux efforts pour tenter d'améliorer le sort des familles de déportés à une époque où il y avait quelques risques à entreprendre pareille action.
Certes, son activité philanthropique servait aussi de tremplin à ses ambitions politiques, car elle lui permettait de conserver une partie des voix de l'électorat de gauche qui aurait pu porter ses suffrages sur des candidats plus révolutionnaires.
Il est peu probable que l'honnêteté de sa gestion puisse être mise en cause, bien qu'il ait refusé le 16 février 1878 de donner des explications sur la manière dont s'opérait la répartition des fonds collectés.
Si l'on possède quelques précisions sur le fonctionnement du Comité de secours aux familles des détenus politiques, on ne sait, en réalité, que peu de choses sur l'aide apportée aux veuves et aux orphelins des 30.000 fusillés. Cette recherche devrait faire l'objet d'études ultérieures.

Marcel Cerf

L’article de Marcel Cerf est paru dans La Commune Revue d’Histoire de l’Association des Amis de la Commune 1871, N° 16 – Janvier 1982.

— La documentation concernant le comité de secours pour les familles de détenus politiques a été relevée dans le dossier GREPPO aux archives de la police n° B a/HOO, E A/44.

(1) La Marmite, société coopérative d'alimentation a été fondée par les membres du comité d'initiative du conseil de la société La Ménagère et du conseil de la société de crédit mutuel des ouvriers relieurs. Eugène VARLIN était à l'origine de cette initiative.
La première assemblée générale se tint le dimanche 19 janvier 1868 à 1 h. 30 de l'après-midi dans le petit amphithéâtre de l'École de médecine. Une seconde assemblée eut lieu le 13 février et une troisième le 22 mars. Un tract du 15 mars appelait à cette réunion : « Réunis par la coopération, les travailleurs trouveront dans l'établissement qu'ils vont fonder une nourriture saine, de provenance avouable et répartie entre tous au prix de revient ».
Le siège social provisoire de La Marmite était chez Varlin, 33 rue Dauphine, président de la Commission. Le secrétaire était Nathalie Le Mel qui jouera un rôle important au comité Central de l'Union des Femmes sous la Commune (cf. « La Citoyenne Le Mel », Jean
Bruhat - La Commune n° 2, 2e semestre 1975, pages 11 à 29. Le secrétaire adjoint Georges BERTIN sera secrétaire de la Commission du Travail et de l'Échange de l'assemblée communale. La Marmite ouvrira ses portes au 8, rue Larrey dans le 6e arrondissement. Elle eut bientôt trois succursales : 40, rue des Blancs-Manteaux (4e), 42, rue du Château (14e ), et 20, rue Berzélius (17e). Les proscrits reprirent l'idée de ce restaurant coopératif à Genève, où malheureusement l'entreprise périclita et à Londres où Elie MAY, La CEClLlA et Constant MARTIN installèrent La Marmite Sociale dans un immeuble de Rupert Street, non loin de Leicester Square (Maurice FOULON, « Eugène VARLIN », 1975 p. 65. Editions Montlouis. Clermont-Ferrand, 1934. Consulter également : Jean BRUHAT - Eugène VARLIN p. 92 à 95 - Editeurs Français Réunis - Paris 1975)

(2) Alexandre ZEVAES, Les Proscrits de la Commune - Bureau d'Editions, Paris s.d. 1936.

(3) Ibid.

(4) Ibid.
(5) LEFRANCAIS, Rouge et Noir 20 novembre 1874.
(6) Georges BOSSI, « Solidarité internationale pour les déportés de la Commune », Bulletin de l'association les Amis de la Commune, décembre 1971.

(7) Ibid.

(8) La lettre parue dans l’EgaIité du 3 février 1878 (ce journal avait été fondé par Jules GUESDE le 18 novembre 1877).

Londres. le 28 janvier 1878
Citoyen,
« Je vous accuse réception de la somme de soixante sept francs cinquante centimes, reçue au profit de nos frères déportés en Calédonie.
« Nous sommes heureux de l’initiative prise dans le banquet de l’ÉgaIité. Depuis la date fatale du 16 mai dernier [a] qui empêcha les réunions, les sympathies pour nos frères ne s'étaient plus affirmées.
« Nous espérons que votre vaillant journal, le seul qui donne au prolétariat la marche à suivre, et qui le représente dignement, aura la force et le courage nécessaires pour mener à bien son œuvre.
« Poignée de main amicale de votre tout dévoué. »
Pour la Commission,
E.M. trésorier (E. MAUJEAN)

[a] Les élections du 20 février 1876 ayant été un désastre pour la droite, le 16 mai 1877 le maréchal de MAC-MAHON, président de la République, congédia le cabinet JULES SIMON qui n'avait pas opposé à la poussée de la gauche une résistance suffisante.
Le duc DE BROGLIE fut chargé de constituer un nouveau ministère d’ordre moral. Le 25 juin, le décret de dissolution de la Chambre des députés est signé pour faire face au manifeste des 363 députés opposés à la dictature de MAC-MAHON.
Des milliers de fonctionnaires sont révoqués ou déplacés, des conseils municipaux sont dissous et des maires destitués. Les établissements où se réunissent les républicains sont fermés.
Malgré la répression, les nouvelles élections du 14 octobre 1877 marquent le triomphe de la majorité républicaine et la défaite définitive de la réaction.
(9) Archives de la police B a/430.
(10) GREPPO Jean, Louis : né à Pouilly-le-Monial (Rhône) le 8 janvier 1810, mort à Paris le 27 août 1888. Fils de vigneron, ouvrier tisserand, participe aux émeutes lyonnaises de 1831 et 1834. Organise une association socialiste parmi les canuts. Après 1840 entre au comité directeur de la Société des Egaux. En 1848, figure dans le comité révolutionnaire qui s'installe à l'Hôtel de Ville de Lyon. Elu à la Constituante le 23 avril. Considéré comme un disciple de Proudhon, il publie en 48 un Catéchisme social où il définit sa doctrine de solidarité et émet des idées originales sur l'éducation. LEFRANÇAIS insinue que le véritable auteur est Constantin PECQUEUR, mais sans apporter de preuves suffisantes. La même année, GREPPO écrit Réponse d'un socialiste à M. le maréchal BUGEAUD. Réélu à la législative de 1849, milite dans les sociétés secrètes contre le Prince-Président, il dirige le Comité Central de Résistance. Arrêté au matin du 2 décembre 1851, il est banni. Réfugié en Belgique puis en Angleterre, il revient en France après l'amnistie de 1859. En 1862, il est impliqué dans un complot contre l'Empereur. Devenu commerçant en vins à Bercy, il est nommé maire du 4e arrt après le 4 septembre 1870. Il donnera sa démission le 4 octobre de la même année. S'il prit des mesures en faveur des écoles laïques, son tempérament révolutionnaire s'était considérablement assagi. En février 1871, il est élu député de la Seine. Hostile à la Commune, il jouera le rôle de conciliateur à l'Assemblée de Versailles. Député du 12e arrt le 20 février 1876. Réélu le 14 octobre 1877. Il vote l'amnistie pour les communards, et bien que radical soutient avec ardeur la politique opportuniste. Le 14 octobre 1885, il se représente dans la Seine mais ne fut pas élu.
(11) MATHÉ Henri : né à Moulins (Allier) le 27 mai 1837. Neveu de Félix MATHÉ (1808-1882) représentant du peuple en 48 et 49, accompagne son oncle en exil après le coup d'état du 2 décembre. Rentre en France en 1858 et poursuit ses études à l'École Supérieure de Commerce. Opposant au Second Empire. Pendant le premier siège fait partie du 57e Bataillon de la Garde Nationale. Secrétaire-trésorier du comité de secours aux familles de détenus politiques. En 1874, conseiller municipal radical pour le quartier de la Roquette. En 1879, Président du Conseil Général de la Seine. Présida aussi à deux reprises le conseil municipal. Se présenta à la députation le 21 août 1881 comme radical-socialiste, ne fut pas élu. Il prendra sa revanche aux élections d'octobre 1885 et siégera à l'extrême gauche. Réélu dans le 11e arrt en 1889. Battu en 1893, se consacra à sa fonction de conseiller municipal du quartier de la Roquette.

(12) VICTOR HUGO note dans ses carnets: « 12 novembre 1871, visite de GREPPO. Il me demande de faire partie d'une commission de secours pour les détenus des pontons. Il va sans dire que j'accepte. J'ai déjà donné et je donnerai encore (En effet, le 23 avril 1872, il verse à Greppo son indemnité d'ancien représentant à l'Assemblée Nationale soit 675 F.). « 7 septembre 1876. J'ai écrit à GREPPO de faire toucher les 450 francs de ma pension [gens de Lettres] que je donne à la caisse de secours des familles des transportés. » Victor HUGO, Choses Vues, tome III. Œuvres complètes de Victor HUGO présentées par Jean-Louis CORNUZ, pages 333, 413. Editions Rencontre, Lausannc 1968.
(13) BRISSON Eugène Hemi : né le 31 juillet 1835 à Bourges, mort le 13 avril 1912 à Paris. Représentant de la Seine à l’Assemblée Nationale de 1871 à 1876. Député de la Seine de 1876 à 1885. Président du Conseil et Ministre de la Justice de 1885 à 1886. Président du Conseil et ministre de l'intérieur en 1898. Plusieurs fois président de la Chambre. Partisan de l'amnistie aux communards. Ce républicain modéré deviendra une des personnalités les plus marquantes du parti opportuniste.
(14) La Commission des souscriptions de Londres avait écrit à GREPPO le 6 février 1877 : « La Commission ne saurait admettre que les détenus politiques aient moins de droits à ces sommes que leurs familles. [...] La Commission vous demande donc. Monsieur, de faire une large part aux 3.000 détenus politiques de la Nouvelle-Calédonie et de lui indiquer quelle somme vous êtes dans l'intention de leur affecter. » Pour la Commission Signé Paul VICHARD. GREPPO répondit le 8 février 1877 par un refus, tout en précisant que les sommes destinées à tant de femmes et d'enfants qui souffrent sont déjà insuffisantes. La Commission de la Souscription permanente de Londres considéra (sans doute à tort) cette manière de distribuer les secours comme un détournement de fonds.
(15) DESCHANEL, Emile, Auguste, Etienne, (1819-1904), professeur au Collège de France. Député de la Seine de 1876 à 1881. Sénateur inamovible de 1885 à 1904. Appartenant à la gauche républicaine. Son fils Paul (1856-1922) fut Président de la République (18 février-22 septembre 1920).
(16) JACQUES, Edouard, Louis, Auguste : né le 26 septembre 1828 à Saint-Omer (Pas-de-Calais). Mort le 15 juin 1900 à Paris. Enseignant. Participe à la Révolution de 1848, à Lille, arrive à Paris en 1851, devient patron de distillerie). Élu en 1871 conseiller municipal de Plaisance (14e arrt). En 1887, préside le Conseil Général de la Seine. Le 27 janvier 1889, se présente contre le général BOULANGER, il sera battu. Élu au renouvellement des 22 septembre et 6 octobre suivants dans la 1re circonscription du 14e arrt, réélu en 1893. Radical-socialiste, abandonne la vie publique en 1898 mais reste maire du 14e arrondissement jusqu'à sa mort.
(17) R.A. L'Esprit - Montsouris en 1923. Revue d'histoire du quatorzième arrondissement de Paris n° 23, 1978-1979, page 73.
(18) Jacques ROUGERIE, Paris Libre 1871, page 257, Seuil, Paris, 1971.